Conventions État-CNC-Régions : pour un nouveau pacte territorial

À l’approche du Festival de Cannes 2026, moment où les enjeux de politique cinématographique entrent traditionnellement dans le débat public, la FACC rappelle son engagement dans une démarche collective portée depuis plusieurs mois, celle de la co-élaboration d’une note interprofessionnelle adressée à Régions de France dans le cadre des négociations sur les futures conventions de coopération cinématographique et audiovisuelle entre l’État, le CNC et les Régions pour la période 2026-2029.

Porté conjointement par l’ACID, l’ARP, la Boucle documentaire, la FACC, le SPI et la SRF, et cosigné par l’ensemble des associations professionnelles régionales du secteur, ce texte s’inscrit dans le prolongement des propositions formulées par Régions de France lors du Festival de Cannes 2025, et des échanges engagés depuis avec le CNC et la commission Culture de Régions de France. Il constitue une première étape vers une plateforme d’organisations souhaitant interroger ensemble les enjeux des politiques culturelles au-delà des seules logiques sectorielles.

Les dispositifs existants ne se maintiennent pas d’eux-mêmes, et une politique publique du cinéma et de l’audiovisuel n’a de sens que si elle continue d’interroger les formes nouvelles, les dynamiques émergentes, les urgences sociales et écologiques qui recomposent constamment le champ.

Les organisations signataires s’accordent sur un socle commun (équité territoriale, centralité de la création, gouvernance transparente, indépendance des acteurs, pluralisme et diversité des œuvres) et formulent des préconisations structurées autour des cinq axes des futures conventions. Trois préoccupations traversent l’ensemble : la lisibilité et l’équité du cadre financier, la réalité d’une gouvernance partagée, la place accordée à la création indépendante et aux auteurs et autrices dans le dispositif conventionnel.

Éducation aux images, liberté de programmation : des principes à inscrire dans les textes

La diffusion des œuvres et l’éducation aux images occupent dans la note une place singulière, moins parce qu’elles seraient plus importantes que les autres axes que parce qu’elles posent aux Régions une question d’ordre politique que les conventions ne peuvent continuer d’esquiver. Sur l’éducation aux images d’abord : dans un contexte de prolifération des écrans et de recomposition radicale des pratiques culturelles des jeunes générations, la question n’est plus de savoir si les Régions souhaitent s’y engager, mais de savoir ce qu’elles considèrent y faire. S’agit-il d’une politique culturelle parmi d’autres, calibrée en fonction des budgets disponibles et des partenariats possibles, ou d’un enjeu démocratique à part entière, qui touche à la formation du regard, à la construction du sens collectif, à la capacité des citoyens à habiter un espace médiatique saturé ? La réponse à cette question engage directement la nature des engagements que les Régions accepteront d’inscrire dans les textes conventionnels, leur durée, leur solidité.

Sur la diffusion ensuite, la question est d’une même nature. Garantir l’accès à une diversité d’œuvres sur l’ensemble d’un territoire, y compris là où aucune logique économique ne le justifie spontanément, est une responsabilité politique que le marché ne peut porter seul et que les conventions ont précisément vocation à formaliser. La note demande que les financements régionaux ne conditionnent pas les choix de programmation des structures soutenues, que des critères qualitatifs de diversité des œuvres accompagnent les indicateurs de fréquentation dans l’évaluation des politiques publiques, et que les territoires ruraux, ultramarins et les petites agglomérations ne soient pas les laissés-pour-compte de cette nouvelle génération de conventions.

L’infrastructure qui porte ces deux ambitions — pôles régionaux d’éducation aux images, coordinations de proximité, circuits itinérants, associations régionales de diffusion culturelle — fonctionne aujourd’hui dans des économies contraintes, sur des financements annuels, sans visibilité pluriannuelle. Si l’objectif de doublement des dispositifs affiché par le CNC ne s’accompagne pas d’une augmentation équivalente des moyens accordés à ces structures, l’ambition produira de la fragilité davantage que de la consolidation. La note le dit explicitement, et demande que ce principe soit inscrit dans les textes des conventions. Parmi les préconisations qui en découlent : contrats pluriannuels sur trois à quatre ans plutôt qu’appels à projets annuels, complémentarité entre échelles régionale et de proximité, reconnaissance du court métrage et du documentaire comme formats adaptés à la pédagogie du cinéma.

La montée en puissance de la diffusion et de l’éducation aux images doit aller de pair avec le soutien à la création indépendante, et non à ses dépens.

Ces exigences rejoignent celles qui concernent la liberté de création et l’indépendance des acteurs. La note demande que les préambules des futures conventions contiennent une référence explicite à la loi LCAP de 2016, que les financements régionaux soient préservés de toute conditionnalité liée aux choix de programmation, et que le principe de non-présence des élus dans les commissions d’experts soit sanctuarisé. Ces demandes ne sont pas abstraites ; elles répondent à des situations documentées, et leur inscription dans les textes conventionnels constituerait un ancrage juridique concret face aux pressions croissantes.

Contre la tentation du repli

Rarement une politique sectorielle aura autant ressemblé à un chantier de gouvernance. La coopération cinématographique et audiovisuelle entre l’État, le CNC et les Régions est l’un des rares espaces où se négocie, à intervalles réguliers et sur pièces, la répartition des compétences culturelles entre niveaux institutionnels, l’articulation entre cadrage national et dynamiques territoriales, l’équilibre entre autonomie des acteurs et régulation commune. Les conventions qui en résultent formalisent un état, toujours provisoire, d’une gouvernance partagée dont les termes se redéfinissent à chaque cycle. En ce sens, le champ cinématographique et audiovisuel fonctionne comme un laboratoire de l’action publique décentralisée, l’un des rares endroits où les conditions d’une politique culturelle coconstruite se testent concrètement.

Une politique publique du cinéma et de l’audiovisuel remplit des fonctions que le marché seul ne peut assurer : maintenir la pluralité des récits et des formes dans un espace audiovisuel de plus en plus concentré, soutenir des écritures qui n’ont pas immédiatement de débouché commercial, assurer une présence culturelle dans les territoires où la logique de rentabilité ne suffit pas à justifier l’existence d’une salle.

Ces politiques méritent d’être pensées avec exigence : ni réduites à des logiques de guichet, ni instrumentalisées comme simples outils de rayonnement territorial, ni soustraites au dialogue avec les professionnels qui en font vivre le contenu au quotidien.

La note interprofessionnelle repose sur ce pari, celui d’une concertation structurée, d’une responsabilité partagée, d’un cadre conventionnel coconstruit autour de ce que ces politiques rendent possible. Dans un contexte où l’espace politique se réduit parfois à des injonctions sans fondements, défendre la solidité de ces conventions revient à défendre une certaine idée de ce que l’action publique peut faire dans la durée : non pas gérer des crises au coup par coup, mais construire les conditions dans lesquelles la création peut se développer, se diversifier, trouver ses publics.

Ce qui est en jeu dans ces conventions ne se réduit pas à des mécanismes de financement. Ce sont les conditions concrètes dans lesquelles des œuvres peuvent être conçues, montrées, transmises et les espaces où des regards se forment, où la diversité des récits et des formes peut se maintenir.

C’est cette ambition que la FACC entend porter dans les discussions en cours, à l’approche de Cannes et au-delà, en particulier dans ses échanges avec le CNC, le ministère de la Culture et les collectivités territoriales. Il s’agit de poursuivre un travail de mise en dialogue des acteurs dans un esprit de responsabilité et d’exigence partagée, au service d’un modèle dont nous mesurons collectivement la valeur et les équilibres.